Une histoire de Dragon

Il y eut d’abord un petit chat.

Ensuite, ce fut un petit lapin qui vint garnir le deuxième petit lit de la maisonnée.

Puis il y eut un dragon.

Un petit dragon, dont nous avons voulu taire le nom avant sa naissance, nom qui a finalement été révélé par le petit chat. Qu’à cela ne tienne, s’est sûrement exclamé le dragon, puisque dès le lendemain, dès la nuit qui suivit même, il avait décidé qu’il était temps de nous rejoindre.

Un petit dragon qui est arrivé d’un coup, comme sortant à toute vitesse de sa grotte aux trésors, à tire d’ailes.

Dès le lendemain de sa naissance, petit dragon a beaucoup dormi, mais surtout beaucoup hurlé.

Les semaines passant, il dormait toujours plus, et hurlait toujours plus. Sa colère, ou sa détresse, violemment exprimées, le menaient à en perdre son souffle.

Un jour où il avait trop hurlé, le petit dragon a subi le courroux de maman chat. Depuis, ils sont séparés.

Et moi, maman chat, je me demande depuis tous ces jours si je n’aurais pas du me contenter du petit chaton. Si s’occuper d’un bruyant dragon n’est pas une tache trop ardue pour une maman chat qui rêve d’une vie lente et paisible.

Ces derniers temps, j’écris beaucoup d’histoires de dragons, mais je ne sais pas si un jour j arriverai à réellement construire la nôtre.

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à trois mois

À trois mois, monsieur J savait attraper des objets. Même s’il ne se tournait pas tout à fait, il se tortillait dans tous les sens pour attraper tout ce qui était à sa portée. Il souriait beaucoup, parlait beaucoup, à longueur de journée, mais surtout il agitait dans tous les sens ses bras et ses jambes dès qu’il se trouvait sur la table à langer.

À trois mois, Miss K regardait partout. Elle tapait dans tous les objets faute de savoir les attraper. Elle nous avait déjà montré qu’elle savait se tourner même si elle ne le faisait pas souvent, en mode feignasse qu’elle était comme sa mère. Mais elle souriait beaucoup aussi, comme son père, et on voyait déjà qu’elle allait être espiègle comme lui.

À trois mois,  bébé E est loin de moi. Je ne sais pas s’il se tourne. Je ne sais pas si il sourit. Je ne sais pas si il attrape. Je ne sais pas s’il babille. Je sais juste qu’il ne communique pas, qu’il dort beaucoup et, même si il s’alimente bien, son poids ne décolle pas.

À trois mois, après deux semaines déjà, tu me manques tant que je ne pense qu’à toi.

(in)Faillible

Maman ne m’a pas souvent raconté cette histoire, peut-être deux fois. L’histoire de sa maman fatiguée qui, à la naissance de son quatrième et dernier enfant, a été hospitalisée plusieurs semaines avec son bébé, loin de ses filles confiées aux bons soins de ses voisines de palier. Deux familles, pied-noir comme elle, qui se comprenaient et surtout qui s’aimaient comme une seule famille.

Je ne réfléchis que maintenant. Mon oncle est né en 1972. Ma mère née en 1963 n’avait alors que 9 ans, enfin plus précisément 8 ans et demi. Mes tantes avaient donc 12 ans et 15 ans. Ma maman me racontait comme elles se débrouillaient si bien toutes les trois. Mais surtout j’ai réalisé que cette année-là ma grand-mère allait fêter ses 40 ans, et à un âge où on se voit encore jeune elle avait déjà trop vécu, trop subi, trop travaillé. Dans un état d’épuisement sans pareil elle s’est donc fait hospitaliser. Elle aussi donc avait craqué et appelé à l’aide.

Maman ne m’a pas souvent raconté cette histoire. Peut-être avais-je oublié. Peut-être étais-je adolescente et que tout cela était bien trop abstrait pour moi. Peut-être était jeune adulte et, malgré mon désir d’enfant très fort depuis toujours, je ne pouvais pas m’imaginer être trop fatiguée, moi qui me satisfaisait d’une petite poignée d’heures chaque nuit. Peut-être bien que cette histoire faisait partie des fameux tabous de la parentalité, ces choses qu’on ne raconte pas comme si elle n’existaient pas. Et puisque ça n’existait pas vraiment, pourquoi est-ce que ça me serait arrivé à moi ?

Maman ne m’a pas souvent raconté cette histoire. Peut-être que c’est elle qui voulait oublier, comme moi, que cette personne pourtant si forte n’était pas infaillible, qu’elle avait elle aussi ses faiblesses et qu’elle savait les enfouir. Mais une fois le vase trop-plein, elle devait céder sous peine de s’effondrer. J’ai maintenant en tête une question qui restera à jamais sans réponse.. est-ce qu’elle aussi, avant tout ça, se sentait infaillible ?

***

Nous n’avions pas évoqué ce sujet depuis des années et pourtant, à peine étais-je en train d’entamer l’écriture de cet article, que maman m’en a parlé. Elle y pensait. Elle venait meme d’en parler à ma tante, qui a évoqué le sujet le même jour au téléphone. Il faut croire que tout, autour de moi, me dit que je suis la bonne route.

Tomber… et accepter d’être relevée.

Tomber, c’est se retrouver au fond du trou, le vrai fond, celui qu’on pensait déjà fouler alors qu’on n’était pas même encore au bord de la falaise qui le surplombe.

Accepter d’être relevée, c’est laisser les enfants, le conjoint, le chat et la maison pour partir se reposer.

Je suis hospitalisée en unité neuro-psy suite à un épisode de crise qui aurait pu terminer de manière tragique. Bébé E est loin pour le moment, mais lui et moi sommes en attente d’une chambre en maternologie, le joli mot qui désigne l’unité de psychiatrie périnatale du grand hôpital.

J’ai accepté d’être relevée, mais loin de me sentir tirée vers le haut, c’est plutôt le sentiment d’être relevée de mon rôle de mère qui m’habite ces derniers jours.