Lettres à mes parents

Comme imaginé, la nuit qui a suivi a été atroce. Je n’avais plus de larmes pour l’accompagner, mais elles sont revenues pour la journée d’après. Tout du long, toute la journée. Nous sommes restées enfermées avec Miss K, jusqu’à l’heure d’aller chercher Monsieur J. Je dirais qu’elle a passé une bonne journée, elle au moins. Et lui aussi d’ailleurs, le retour a été plus facile que d’habitude.

Le besoin d’écrire cette pas-si-courte lettre s’est manifesté presque immédiatement après avoir couché les mots du dernier article sur le blog. J’ai mis beaucoup de temps à l’écrire alors que j’aurais voulu qu’elle sorte d’une traite. Elle fait monter tant de larmes, par chaque souvenir qui l’accompagne. Et des envies de hurler.

 

* * *

 

Chers parents,

Oh papa, j’imagine déjà ta tête ! Tu n’as rien contre maman évidemment, mais je sais que tu n’apprécierais pas que je vous écrive à tous les deux, que chacun lise des mots prévus pour l’autre. Mais non, j’ai envie de vous dire exactement la même chose à tous les deux.

De l’extérieur, j’ai eu une enfance heureuse. Pas parfaite, parce que j’ai vu et vécu des choses que peu d’enfants traversent, et que notre bagage familial est lourd des deux côtés. Mais ces évènements ne sont-ils pas restés trop ponctuels pour gâcher la vie d’un enfant ?

Heureuse donc, car ayant reçu beaucoup d’amour. Sauf que je n’ai pas reçu que ça. Parmi toutes les belles vacances, les fêtes, les cadeaux, et les jours sans tempêtes, il y a eu tous les autres. Tous ces jours gris, faits d’humiliation, parfois publiquement, par des mots très durs que vous n’auriez jamais dit à un autre adulte. Puis des jours noirs, où les coups pleuvaient en accompagnant ces mots. Gifles, parfois en rafales, fessées, pour un regard de travers, pour avoir répondu, pour ne pas avoir obéi assez vite, pour avoir refusé un plat, pour avoir été bruyants, pour avoir exprimé un mal-être d’enfant, puis d’adolescent.

Vous savez ce qui est le pire pour moi dans cette liste ? C’est de constater que pour beaucoup de personnes, qu’elles soient de votre génération, de la mienne, ou même toute autre, c’est normal. J’en suis pas morte, alors c’est que ça va, non ? Non.

Non, ça ne peut pas aller, parce que je suis devenue « comme vous ». Je suis devenue cette adulte qui ne s’est pas retenue, cette adulte qui a trouvé normal de transformer la violence intérieure en violence extérieure.

Vous auriez imaginé ça, vous qui me dites sans cesse que mes enfants ont l’air si heureux et épanouis, si ouverts et débrouillards, si à l’aise avec la vie et ses aléas ? Est-ce qu’on vous a dit la même chose à vous, qui avez usé de violence quasi quotidiennement sur vos trois enfants pendant plus de 15 ans ?

Je ne sais pas encore si j’arriverais un jour à vous livrer ces mots en face, ou même par écrit en mains propres. Pour l’instant, à part le petit cercle de la maison, les seules personnes au courant sont de parfaits étrangers, des anonymes de la toile, comme je le suis moi même quand j’écris sur mon blog.

Avant de me perdre dans mes mots et mes pensées, je voudrais juste finir cette courte lettre sur les mots de Jesper Juul, thérapeute familial : « un enfant blessé dans son intégrité ne cesse pas d’aimer ses parents, il cesse de s’aimer lui-même. »

Si je vous déteste pour ces moments vécus, je ne vous déteste pas « tout court », et je ne vous impute ni tous mes échecs, ni toutes mes erreurs, qu’ils concernent mon parcours professionnel, émotionnel ou maternel. Juste… aujourd’hui, plus que jamais, je vous en veux, presque autant que je m’en veux à moi même.

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3 réflexions au sujet de “Lettres à mes parents”

  1. Coucou ! Je me demandais si tu savais comment avaient été éduqués tes parents ? Est ce qu ils ont été éduqué à coup de claques également ? Quand on a pas eu d autres modèles c compliqué… Tu sais j éduque mes enfants totalement différemment de la manière dont j ai été élevé, je dirais que la balle est dans ton camp à toi de réagir. Je me souviens avoir puni un gamin quand j étais surveillante de collège qui avait frappé un autre. Ce gamin celui qui avait frappé était ordinairement adorable mais pas de sang froid… En heure de colle je lui avait donné un devoir réécrire l histoire et imaginer ce qu il aurait pu faire à la place. Poses toi et trouves des stratégies pour ne pas reproduire et ne pas être ce que tu ne veux pas. Bonne soirée😉

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    1. Mon père a été élevé dans une violence teintée d’indifférence, beaucoup d’autres membres de la famille (parrain, tante, grand-tante) étaient plus proches de lui que ses propres parents, sans compter qu’il n’était pas un enfant désiré et que ses parents le lui ont fait ressentir toute sa vie.
      Maman c’est le contraire, et ça me choque beaucoup, parce que je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’elle aurait pu au contraire contrebalancer avec mon père plutôt qu’être à son niveau. Elle a eu une enfance pas facile (pas de papa, ma grand-mère a de plus été très longuement hospitalisée à la naissance de son petit frère), mais sans aucune violence, ma grand-mère était très douce et elle-même traumatisée par la violence de son propre père n’en a jamais fait usage, ni par les gestes ni par les mots, elle était beaucoup dans la communication.
      J’essaye de les trouver, ces stratégies pour agir autrement, mais la théorie et ce que j’essaye d’assimiler fond face à la fatigue… pourtant je n’ai pas des enfants « difficiles », avec le recul ça vient bien de moi, de tout cet épuisement qui crée l’intolérance !

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      1. Il le faut si tu ne veux pas recevoir un jour une lettre similaire à la tienne. Je ne connais pas ta vie, c facile pour moi de donner des conseils… Mais reposes toi, prends le temps, te prends pas la tête…. Mieux vaux un peu de bazar dans la maison que dans ta tête, si tu dois te reposer fais le… te mets pas la pression…. Allez bon courage et au besoin fais toi aider par un psy l enjeu est trop important

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