Lettre à ma fille

Finalement, c’est un exercice bien plus difficile que ce que je croyais, d’écrire à tous ces proches (ou moins proches, d’ailleurs). Sans parler de la publication et de la « confrontation » qu’elle engendre. Confrontation avec moi-même, j’entends. Comme si le fait de rendre public un message, tout anonyme qu’il soit, rendait plus forts les sentiments qui se cachent derrière.

* * *

Ma petite Miss K,

Aujourd’hui est un jour spécial pour nous deux. A l’heure où je finirai de mettre en page et de publier cette lettre, je me replongerai certainement dans les souvenirs de cette même date l’année passée. Une journée au ciel un peu gris malgré les températures douces, une matinée au parc, un retour difficile, de vraies contractions, enfin, et la peur au ventre de découvrir la vie à quatre.

Quelques dizaines de minutes avant la fin de la journée, tu auras un an. Première bougie, première année ensemble. Tu m’as accompagnée dans tant de nouvelles expériences ! Mais surtout, cette année, à part quelques petits jours que les doigts d’une seule main servent à comptabiliser, nous l’avons passée collées l’une à l’autre.

Ca n’a jamais été mon truc d’être « fusionnelle ». Je ne l’ai pas été avec ma mère, ni même avec ma grand-mère que j’aimais tant, avec aucune amie, même E. dont tu as pu voir que je suis toujours très proche, même après presque 20 ans d’histoire(s) commune(s). Se raconter des moments heureux ou malheureux de nos vies, se conseiller, sortir ensemble, partager des moments de loisirs, d’apprentissage, d’expériences… oui pour tout ça, mais jamais de manière fusionnelle.

Fusionnelle, je ne l’ai pas été non plus avec ton frère, comme tu le liras ou l’entendras peut-être un jour. Pour mettre de vrais mots là-dessus et tout avouer, je ne suis pas fusionnelle avec toi non plus. C’est vrai, je me sens plus proche de toi maintenant que je ne l’étais avec ton frère au même âge, et plus proche que n’importe quand cette dernière année. Pourtant, toi tu ne peux pas te passer de moi. Tu me cherches sans cesse, y compris quand nous sommes dans ces lieux d’accueil qui te plaisent tant. Même quand tu es occupée à fouiller dans une grosse caisse de jouets, tu tends régulièrement ta petite main en arrière pour me toucher, t’assurer que je suis bien là. Et si tu ne me sens pas, tu te retournes, tu constates, et tu finis par te rapprocher, quitte à traîner une partie du contenu de la caisse avec toi.

Chaque progrès que tu fais semble motivé par ton envie de te rapprocher encore de moi. Ces petites bribes de mots, cette façon de pointer du doigt, ta manière de ramper, puis de te précipiter à 4 pattes, et enfin cette position debout, pour réduire de quelques centimètres la distance qui nous sépare. Tu as même envie de marcher. Si je change trop vite de place, tu pousses une chaise pour t’en servir de chariot de marche. Même mon sale caractère du moment ne t’arrête pas.

Et moi, dans tout ça, j’avoue que je ne comprends pas. Ces dernières semaines, j’ai l’impression d’être un zombie, de te rejeter, de rejeter tout le monde, et toi tu me colles de plus en plus. Tu souris toujours, tu commences à faire des bisous et des câlins, à les réclamer même. Je ne comprends pas comment tu peux avoir envie d’être dans les bras de quelqu’un qui passe son temps à pleurer. Pourtant, ton petit corps chaud contre le mien semble toujours calmer un peu mes douleurs, qu’elles soient physiques ou non. Peut-être que tu le sais, peut-être que tu l’as compris ? J’aimerais tellement que tu ne prennes pas cette responsabilité !

J’ai peur que tu te sentes abandonnée quand ton petit frère sera là. Je sais que je ne pourrais pas être là pour toi autant que tu en as besoin. Avec ton grand frère, ce n’était pas pareil. Il n’était pas aussi dépendant de moi, il adorait être couché près de toi à simplement te regarder, et aller jouer dans son coin quand tu ne l’intéressais plus. Mais toi, comment vas-tu réagir ? Comment se partager pour vous deux ?

J’ai peur de craquer de nouveau. De crier et pleurer encore plus. Souvent, quand je te regarde, je me sens dépassée. Je me rends compte que je n’ai peut-être jamais été très douée pour donner de l’amour, et pourtant j’ai bel et bien envie de prendre soin de toi. Pour l’instant malheureusement, cette envie de bien faire est encore bien faible face à mes colères et mes démons intérieurs.

Je suis partagée. J’ai envie de te souhaiter d’arriver à trouver des moments pour toi seule, et dans le même temps, j’ai envie de te dire de toujours verbaliser tes besoins, te manifester, extérioriser tes envies. Je ne veux pas te brider comme je l’ai été, je ne veux pas tomber dans cette relation infernale que j’ai eue longtemps avec mes propres parents. Je ne sais pas comment faire, comment je vais m’en sortir, mais aucune de nous deux ne peux savoir tant que je ne serais pas rentrée avec ce troisième bébé à la maison.

En attendant, ma fille, continuons de profiter de ces moments privilégiés dont nous bénéficions depuis quelques semaines, seules à la maison. Continue de tourner ta tête vers moi et essayer de capter mon regard quand tu entends ma voix, continue à être ce bébé merveilleux qui me fait à la fois tant douter et trembler de bonheur. Quelque part, tu me donnes la force de me battre contre tout ce qui me fait peur.

Joyeux anniversaire

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Lettres à mes parents

Comme imaginé, la nuit qui a suivi a été atroce. Je n’avais plus de larmes pour l’accompagner, mais elles sont revenues pour la journée d’après. Tout du long, toute la journée. Nous sommes restées enfermées avec Miss K, jusqu’à l’heure d’aller chercher Monsieur J. Je dirais qu’elle a passé une bonne journée, elle au moins. Et lui aussi d’ailleurs, le retour a été plus facile que d’habitude.

Le besoin d’écrire cette pas-si-courte lettre s’est manifesté presque immédiatement après avoir couché les mots du dernier article sur le blog. J’ai mis beaucoup de temps à l’écrire alors que j’aurais voulu qu’elle sorte d’une traite. Elle fait monter tant de larmes, par chaque souvenir qui l’accompagne. Et des envies de hurler.

 

* * *

 

Chers parents,

Oh papa, j’imagine déjà ta tête ! Tu n’as rien contre maman évidemment, mais je sais que tu n’apprécierais pas que je vous écrive à tous les deux, que chacun lise des mots prévus pour l’autre. Mais non, j’ai envie de vous dire exactement la même chose à tous les deux.

De l’extérieur, j’ai eu une enfance heureuse. Pas parfaite, parce que j’ai vu et vécu des choses que peu d’enfants traversent, et que notre bagage familial est lourd des deux côtés. Mais ces évènements ne sont-ils pas restés trop ponctuels pour gâcher la vie d’un enfant ?

Heureuse donc, car ayant reçu beaucoup d’amour. Sauf que je n’ai pas reçu que ça. Parmi toutes les belles vacances, les fêtes, les cadeaux, et les jours sans tempêtes, il y a eu tous les autres. Tous ces jours gris, faits d’humiliation, parfois publiquement, par des mots très durs que vous n’auriez jamais dit à un autre adulte. Puis des jours noirs, où les coups pleuvaient en accompagnant ces mots. Gifles, parfois en rafales, fessées, pour un regard de travers, pour avoir répondu, pour ne pas avoir obéi assez vite, pour avoir refusé un plat, pour avoir été bruyants, pour avoir exprimé un mal-être d’enfant, puis d’adolescent.

Vous savez ce qui est le pire pour moi dans cette liste ? C’est de constater que pour beaucoup de personnes, qu’elles soient de votre génération, de la mienne, ou même toute autre, c’est normal. J’en suis pas morte, alors c’est que ça va, non ? Non.

Non, ça ne peut pas aller, parce que je suis devenue « comme vous ». Je suis devenue cette adulte qui ne s’est pas retenue, cette adulte qui a trouvé normal de transformer la violence intérieure en violence extérieure.

Vous auriez imaginé ça, vous qui me dites sans cesse que mes enfants ont l’air si heureux et épanouis, si ouverts et débrouillards, si à l’aise avec la vie et ses aléas ? Est-ce qu’on vous a dit la même chose à vous, qui avez usé de violence quasi quotidiennement sur vos trois enfants pendant plus de 15 ans ?

Je ne sais pas encore si j’arriverais un jour à vous livrer ces mots en face, ou même par écrit en mains propres. Pour l’instant, à part le petit cercle de la maison, les seules personnes au courant sont de parfaits étrangers, des anonymes de la toile, comme je le suis moi même quand j’écris sur mon blog.

Avant de me perdre dans mes mots et mes pensées, je voudrais juste finir cette courte lettre sur les mots de Jesper Juul, thérapeute familial : « un enfant blessé dans son intégrité ne cesse pas d’aimer ses parents, il cesse de s’aimer lui-même. »

Si je vous déteste pour ces moments vécus, je ne vous déteste pas « tout court », et je ne vous impute ni tous mes échecs, ni toutes mes erreurs, qu’ils concernent mon parcours professionnel, émotionnel ou maternel. Juste… aujourd’hui, plus que jamais, je vous en veux, presque autant que je m’en veux à moi même.