Rayonnante

C’est un autre des petits tours du Monstre. Il est très fort pour me faire porter un masque. Ce masque, je voudrais qu’il tombe, mais je n’y arrive pas.

Depuis la naissance de Monsieur J, le masque se manifestait uniquement quand je me trouvais à l’extérieur avec cette petite extension de moi. Je le sais, je l’ai senti et je l’ai vu tout de suite, je n’étais jamais la même seule avec lui que quand nous recevions du monde ou que nous étions nous-même en visite. Il se passe la même chose avec Miss K.

Maintenant, il se superpose en permanence.

J’ai l’impression d’être toujours en train de lutter contre la fatigue, pour garder les yeux ouverts, garder une posture droite, un rythme de marche convenable, et ce à peine quelques heures après le lever, alors que la mi-journée n’est pas encore atteinte.

Alors est-ce la faute aux couleurs glanées pendant nos deux petites semaines de vacances ? Ou l’effet des rondeurs sans reproches de la grossesse ? Est-ce parce qu’on m’a appris à sourire, quels que soient les sentiments qui m’habitent, en tous temps ?

Aucune idée, j’ai cessé très rapidement de me poser la question. Tous, ou plutôt toutes, puisque la plupart des personnes qui m’encadrent sont des femmes, me trouvent rayonnante. L’équipe du CMP, celle de la PMI, la puéricultrice venue à la maison en début de semaine, celle du nouveau lieu d’accueil découvert il y a quelques jours, la nouvelle assistante maternelle, la sage-femme de la maternité.

Pendant ce temps, mobilisant toute ma concentration pour capter le moindre de leurs mots, je lutte pour garder les yeux ouverts. Et à chaque fois que j’entends ce mot, j’ai envie de pleurer, de hurler. A quoi bon ? Mes rares forces sont monopolisées pour être éveillée.

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Le Monstre

Contrairement à moi, il semble dormir et se réveiller comme il veut. Il a la belle vie. Il se suffit à lui même, et quels que soient les reproches qu’on puisse lui faire, ils ne surviennent qu’après son passage dévastateur, qui ne laisse que des larmes et cette sensation de mal-être, d’être sale, de ne plus être soi-même.

Il pourrait être le monstre de n’importe quoi, c’est pourquoi il est simplement « Le Monstre ». De n’importe quoi, car n’importe quoi semble le nourrir ces derniers temps. Un petit mot ou une petite phrase, un geste, un regard, une attitude, une odeur, ou pire : un souvenir.

Il est là, toujours prêt à me rappeler que nous ne faisons qu’un.

Le Monstre, c’est moi.

Parfois, il disparait aussi vite qu’il est apparu. C’est dans ces moments-là qu’il fait peut-être le plus de mal. A peine le temps d’agir, pas le temps de réaliser, que je tombe de haut, à l’instar de ceux qui m’entourent.

C’était vraiment ma voix ? Ces mots si méchants sont-ils réellement sortis de ma bouche ? Ces larmes dans ces petits yeux, en suis-je la cause ? Cette main qui s’est abattue avec violence sur la table, renversant les verres, c’était la mienne ? Et celle-ci, qui a lâché un plat au beau milieu de la cuisine ?

Il arrive même que je ne me rende plus compte qu’il a surgi. Encore un trou noir, puis un autre, quelques secondes. Ces secondes perdues qui me rendent encore plus violente, car personne n’arrive à me convaincre que je les ai réellement vécues, puisque je ne m’en souviens pas. Malgré ma détermination première, je n’en ai toujours parlé à personne, à part à mon loup, succinctement. Il n’y a que cet espace qui en soit réellement témoin.

 

* * *

 

Depuis mon dernier article, ça ne va pas mieux. Dans un éclair de lucidité, la semaine dernière, j’ai voulu vérifier à quelle date j’avais balancé cet article décousu qui disait la souffrance qui m’habitait depuis quelques semaines. J’avais l’impression que c’était hier. C’était au début du mois de février. Six mois, bientôt sept. Juste avant la grossesse. En réalité, aujourd’hui, Miss K fête ses 10 mois, et je pense que cette douleur est presque aussi vieille qu’elle. J’ai toujours cet étau autour du coeur, de plus en plus serré par cette petite voix qui insiste, qui me dit « tu n’y arriveras jamais ».

Depuis mon dernier article, je ne parle plus du bébé. Il n’a toujours pas de prénom, il n’a toujours pas de chambre. Certains jours, j’ai l’impression de ne pas vouloir qu’il soit là, alors que j’étais certaine de l’aimer d’un amour fou lors du « déclic », puis quand j’annonçais sa présence à ma famille. Je ne supporte plus les conversations autour des grossesses, ou des bébés, ou des enfants.

Depuis mon dernier article, je dors toujours de moins en moins. Chaque jour depuis des semaines, je me dis que ce n’est pas possible d’être autant fatiguée, que ça ira forcément mieux demain.

Le monstre, lui, semble grandir et s’épanouir de plus en plus.