Le Pari

Vendredi matin. Il est 9h, et enfin les nouvelles arrivent. La veille, les résultats étaient mauvais, mais après une nuit, ils sont catastrophiques. L’opération est possible, mais pourrait ne rien résoudre. En attendant, elle souffre.

Tant pis pour les projets du jour, on s’habille et on saute dans le premier train. Le trajet est long, il y a toujours des grèves… Pourvu qu’elle tienne jusque là…

Tu te souviens, petit frère, de notre pari ? Mais si, c’était il y a 10 ans.

Qu’est-ce qu’on avait ri ce jour-là. Tu m’écoutais depuis des jours, submergée par l’excitation, ne parler que de cette petite boule de poil qui allait nous rejoindre, tu me regardais scruter sa photo 10 fois par heure, la montrer, encore et encore, et en parler, toujours plus. Et puis, faussement excédé, tu avais balancé que toi, tu ne parlais pas autant des choses que tu aimais ! J’ai rétorqué avec le sourire que c’était faux.

Il y avait ce célèbre jeu de cartes ! Ca faisait des années qu’on en entendait parler, j’avais même joué un long moment avec toi au début, tu te souviens ? Mais, contrairement à toi, j’avais fini par me lasser. Toi tu avais dépassé le stade de nos petites compétitions avec les autres joueurs de la ville. Tu t’étais inscrit à des salons régionaux, puis nationaux, pour finir par passer ton diplôme d’arbitre international.

Alors tu as enchaîné, toujours le sourire aux lèvres, que c’était une autre passion, et qu’elle te durerait encore dans 10 ans ! Et bien moi, j’ai répondu avec aplomb que, dans 10 ans, j’aurais toujours mon chat ! Bien que connaissant la longévité de la bestiole, tu as parié que non, et j’ai relevé le défi. Rendez-vous dans 10 ans pour voir qui aurait gagné ! Notre gage, en tant que bons mangeurs, c’était de payer un beau et bon restau à l’autre ! Qu’est-ce que l’idée nous plaisait, à nous qui n’étions pas encore indépendants !

Les jours ont passé, et elle est arrivée. Espiègle, pleine d’énergie, mais si câline et si attachante, elle est entrée dans nos vies comme une fusée, parcourant dès les premières minutes la totalité des 100m² de notre maison. Nous l’avons aimée tout de suite, tous.

Au bout d’une seule première année, je devais déjà me séparer d’elle. J’ai saisi au vol l’occasion d’avoir mon propre logement suite à mon concours et ma première prise de poste. Elle est restée chez maman, avec toi et notre frère. Je venais la voir souvent, mais petit à petit ce n’était plus « mon » chat, mais « notre » chat. Elle commençait à tisser plus de liens avec maman, même si elle appréciait toujours mes visite.

Je me promettais de la récupérer dès que je le pourrais, mais je passais de petits apparts en colocataires allergiques, puis de nouveau en petits apparts, et je ne la récupérais toujours pas. Pourtant, je parlais toujours de notre pari, et j’étais certaine de le gagner ! D’autant plus que, 2 années après mon départ, ce fut à ton tour d’être plus absent de la maison. Tu avais trouvé un travail, tu dormais souvent chez des amis, puis chez ta copine… D’ailleurs, tu jouais de moins en moins aux cartes, mais tu y croyais toujours, toi aussi, à ce pari !!

Finalement, quand j’ai été en capacité de récupérer ma petite boule de poils, elle était trop attachée à maman, et moi, je venais d’emménager de nouveau dans la même ville que vous. Alors je l’ai laissée dans son véritable foyer et j’ai adopté deux petits pour agrandir notre famille féline. Elle venait d’avoir cinq ans.

La suite, c’est toi qui part, définitivement, et moi aussi, qui quitte mon homme pour un autre, vais m’installer dans un autre département avec mes chats… je viens de moins en moins, ma ma petite noire et blanche aime toujours autant mes visites. C’est un plaisir à chaque fois de la câliner, de renifler son poil tout doux, de lui présenter mon loup, puis notre fils et notre fille.

Je ne l’ai jamais récupérée, et toi, tu as arrêté de jouer. D’ailleurs, tu es parti bien loin de nous, mais toi aussi, à chaque visite, tu avais droit à ces grandes séances de câlins.

Et alors ce pari, 10 ans après, qu’est-il devenu ? Parce que oui, cette année, ça fait 10 ans. Ou plutôt, dans quelques semaines, ça aurait fait 10 ans. Suspendus à la mauvaise nouvelle, nous avons cependant repensé à notre pari, avec, certainement, le même sourire sincère qu’il y a 10 ans, simplement teinté de larmes.

Je suis arrivée à temps.

Elle qui a toujours été un petit gabarit, toute petite et toute mince, ne ressemble plus qu’à un sac d’os. Infection urinaire, insuffisance rénale, utérus atteint, insuffisance cardiaque… On pourrait tenter l’hystérectomie, mais sans garantie de résultats. Elle va de plus en plus mal, elle ne mange plus depuis une semaine, elle boit oui, mais elle ne se déplace plus.

Pourtant, elle ronronne de toute ses forces. Dans les bras de maman, sous les caresses de notre frère et les miennes, elle ne semble pas s’apaiser pour autant.

La décision est prise. Je ne veux pas y assister, mais au dernier moment, je ne peux pas faire autrement. Je veux être près d’elle. Je ne veux pas lâcher son poil devenu terne et sale. J’ai envie de hurler à la dernière injection.

Nous avons perdu ce pari.

J’ai perdu mon premier chat.

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Blackout

Ca me ferait du bien un bain, vraiment. Pouvoir se détendre, se prélasser dans l’eau chaude, regarder la petite bombe de bain se désintégrer peu à peu en colorant l’eau… Je vais attendre de voir si Miss K veut faire la sieste.

On dirait bien que oui, elle s’endort. Monsieur J, tu veux bien rester un peu dans ta chambre ? Je vais prendre un bain, dès que j’ai fini, je viens te chercher, et on pourra sortir, on ira au parc. Je sais bien que tu ne tiendras peut-être pas ainsi, « enfermé » tout seul. Au pire, tu viendras toquer à la porte, ou tu partiras dans le salon avec quelques jouets, pour t’amuser à côté du chat.

Ca fait tant de bien, ce moment de détente, bien à soi. L’eau est peut-être un peu trop chaude, mais je me laisse aller en à peine quelques minutes. J’ai l’impression que la petite bombe de bain m’hypnotise.

L’eau me paraît affreusement froide tout à coup. Qu’est-ce que je fais ? J’en ajoute ? Je sors ? En me posant ces questions, je tends l’oreille. Pas un bruit. Miss K dort encore et Monsieur J doit regarder un de ses petits livres. Soupir. Non, je vais sortir, soyons un peu raisonnable.

Je me sèche, j’enfile quelques vêtements, et entre dans la chambre de Monsieur J. Mais tu dors ?! Toi, en pleine matinée ?! Je pose ma main sur ton épaule, tu ouvres vite les yeux. Tu te reposais à peine, soupir de soulagement. Je te reparle de la sortie et ton regard s’illumine. Nous irons quand Miss K sera réveillée.

Nous allons dans le salon pour jouer, en attendant. Mes yeux se posent sur l’horloge : il est plus de 13h. Impossible. Je vérifie tous les appareils de la maison, tous sont bien accordés. Impossible. Je suis entrée dans le bain à peine quelques dizaines de minutes après le départ de Papa Loup pour le travail, j’en suis certaine. Il n’était même pas encore 10 heures !

BLACKOUT

La première fois, c’était il y a deux mois. Et hier, de nouveau, cette perte.

Passer une matinée harassante dans le bureau de la pédiatre, à la PMI, avoir des difficultés à exécuter le trajet de retour, se demander plusieurs fois, alors qu’on les connait tous par coeur, lequel des chemins est le plus court. Rentrer épuisée après un détour obligatoires pour quelques courses, manger avec lenteur, câliner sans force les enfants avant de les mettre au lit.

Je m’assieds devant l’ordinateur, j’ai envie de jouer un peu. Ca fait longtemps. Regarder une vidéo, lire quelques articles, puis se lancer dans un jeu sans grande passion, les yeux qui piquent et le corps qui tire.

La porte de Monsieur J s’ouvre. Mes yeux, quant à eux peinent, à le faire. Je suis dans mon lit, dans le noir, sous la couette, sans être allée me coucher. Sans souvenir d’être passée du salon à la chambre. Mon petit garçon essaye de me tirer du lit, sans succès. Il me faudra plus d’une demie heure pour arriver à le rejoindre.

Dans le salon, l’ordinateur est éteint, les chaises sont retournées à leur place, la table est débarrassée. Je n’ai rien fait de tout ça. L’horloge indique 18h, conformément au téléphone qui était branché sur ma table de nuit. La dernière fois que je me souviens avoir regardé l’heure, sur l’écran pendant mon jeu, il n’était pas encore 15h.

BLACKOUT

Il ne manquait plus que ça.

Et je ne sais pas quoi faire.