Elle ne l’avait jamais trouvé beau

Au milieu de toutes mes pensées de ces dernières semaines, qui m’ont fait commencer plusieurs articles sans jamais arriver à publier quoi que ce soit, il y a eu ce coup de fil hier soir.

En voyant s’afficher le numéro de mon père, j’ai décroché avec un grand sourire. Il venait de passer un concours important et j’avais envie de savoir comment ça s’était passé. Ses réponses étaient lentes, traînantes. En à peine quelques phrases, j’ai réalisé l’heure qu’il était. Il n’appelle jamais aussi tard.

« Vous savez, votre papy, je ne l’ai jamais trouvé beau. Ce n’est pas ça qui compte, ça n’a jamais compté. »

C’est ce que mamy nous avait dit, un beau matin d’été, quelques heures avant le mariage de ses filles, dans un grand hotel en montagne où toute la famille s’était réunie. Ils m’avaient toujours semblé être un couple atypique, dans leur manière de se parler, dans leur manière de faire des choses chacun de leur côté, ayant chacun leur propre cercle d’amis, leurs propres activités. Ils semblaient si différents, et ils l’étaient.

Leur histoire, ce sont des hauts et des bas, un jeune comptable qui tombe amoureux d’une étudiante ingénieure à la toute fin des années 50. Elle tombe enceinte, leurs parents les forcent à se marier rapidement et à cacher ce début de grossesse. Ils clameront pendant plus de 50 ans que leur première fille est née grande prématurée, pour « coller » à la date de ce mariage. Evidemment, ce n’était pas le cas.

Leurs famille ne s’aiment pas. Celle de ma mamy dénigre l’autre. De bonne naissance, engagée dans de belles études, leur fille n’aurait pas du s’acoquiner d’un simple petit comptable.

De plus, elle ne l’avait jamais trouvé beau. Mais ils s’aiment. Ils ne voulaient simplement pas de cet enfant. Ni du deuxième – mon père – qui arrive à peine plus de 13 mois après sa soeur. Toute leur vie, ils leur feront sentir qu’ils n’étaient pas désirés.

Quatre autres enfants suivront. Une nouvelle fille, puis un garçon, et encore deux filles. L’avant-dernière est née malade. Personne n’a jamais su ce dont elle souffrait, mais après des semaines d’hospitalisation, mes grands-parents ont levé un grand doigt au corps médical et ont emmené, contre leur avis, leur petite fille à la maison. Elle vivra presque 5 ans avant de s’éteindre, du jour au lendemain.

Les décennies qui ont suivi n’ont pas été roses. La famille était toujours très présente, quelles que soient les générations, mais les maladies ont frappé. Crises cardiaques pour eux deux, chutes, cancers… dont un frappera leur deuxième fille et l’emportera peu après son cinquantième anniversaire.

Elle ne l’avait jamais trouvé beau. Elle l’aimait, tout simplement. Cet amour infini qu’elle lui donnait, elle ne l’a pas donné à ses premiers enfants, et peu aux suivants. On aurait pu penser que les épreuves qui ont suivi, les histoires de famille, la perte de deux de leurs filles, la maladie de l’un et de l’autre, auraient fait changer leurs mentalités, les auraient poussés à s’exprimer plus. A s’exprimer mieux. A s’exprimer, tout court.

Ca aurait été tellement simple. Leurs coeurs ne se sont jamais ouverts plus qu’ils ne l’étaient déjà. Ils étaient stricts, mais pas trop, ils nous ont tant appris, à nous leurs petits-enfants, mais sans amour, jamais. Pas un mot doux, pas de caresses, ni bisoux ni câlins.

Il en a été ainsi jusqu’au décès de papy, quelques jours avant la naissance de Monsieur J. La première – et seule – fois où elle a vu notre fils, mamy a eu un sourire chaleureux. Les yeux plein de larmes, dans une expression que je ne lui avais jamais connue, elle m’a dit à quel point mon papy était heureux et impatient de devenir arrière-grand-père. Puis, fidèle à elle même, elle a retrouvé bien vite son visage souriant sans être sincère, et ce comportement distant. Elle a parlé encore un peu de papy le long de la soirée, mais sans chaleur.

Elle ne l’avait jamais trouvé beau. Elle l’aimait, tout simplement. Malgré leurs comportements distants, ils s’aimaient si fort qu’ils ne pouvaient pas vivre longtemps l’un sans l’autre.

C’est ainsi qu’hier soir, sans que sa santé ne se soit dégradée, sans être malade, du haut de toute la force d’un corps de plus de 80 ans qui s’est relevé de deux crises cardiaques, de deux cancers, et de la perte de nombreux membres de sa famille, elle s’est éteinte après un « simple » malaise.

Elle ne l’avait jamais trouvé beau, mais je suis certaine que leurs retrouvailles dans l’éternité les a magnifiés.

En à peine quelques phrases, j’ai réalisé l’heure qu’il était. Il n’appelle jamais aussi tard. Estomaqué, sans voix, sans larmes. Sa maman est partie, ses parents sont partis. Jamais de toute sa vie de bientôt 60 ans il ne les aura entendu lui dire qu’ils l’aimaient.

Je suis triste qu’elle soit partie, peut-être pas autant que je le devrais. Je suis plus attristée par cette génération qui s’éteint que par sa disparition à elle en particulier, malgré de très nombreux souvenirs agréables. J’avais envie de parler un peu d’elle, d’eux, de laisser une trace ici, au milieu des histoires de notre vie, qu’elle a tout de même contribué à construire.

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Ce 30 octobre 2017

Deux semaines aujourd’hui que Miss K nous a rejoins. Elle nous comble même si la vie n’est pas facile depuis le retour à la maison, surtout entre ses parents.

Avant de me laisser aller à parler des difficultés, je voulais laisser sur ce blog une trace de son arrivée, de cette journée parfaite du 30 octobre dernier.

 

4h40

Nouveau réveil nocturne, ce sera le dernier. Quelques larmes, comme tous les matins. Le travail ne s’est toujours pas déclenché, j’en suis à mon 30ème jour de contractions, ces mêmes contractions qui vont m’empêcher de me rendormir ce jour-là. Je me lève donc et vais passer quelques heures seule dans le salon.

7h00

Hyper ponctuel, Monsieur J signale son réveil en se balançant dans son lit. Lever, câlin, biberon installés tous les deux dans le canapé. Dès qu’il est auprès de moi le matin, je me sens mieux, je retrouve le sourire. Le temps d’un fruit et d’un biscuit et son papa se lève à son tour.

9h00

Départ de papa loup pour le boulot. Les contractions se calment d’habitude une fois levée, ou du moins se font plus discrètes, aujourd’hui ce n’est pas le cas.

10h00

Dehors ! Il fait plutôt beau malgré le froid, nous allons pouvoir partir jouer au petit parc en centre ville. Mais d’abord nous faisons quelques courses, faisant entre autres le plein de bonbons pour distribuer aux petits voisins déguisés qui viendront taper à la porte le lendemain soir. Pendant le trajet et les courses, j’ai la tête ailleurs, mais une fois au parc, à courir dans tous les sens après Monsieur J qui veut tout essayer comme à son habitude, je sens mon ventre qui se tend régulièrement. Pas de douleurs, mais impossible d’ignorer ces contractions, elles semblent plus rapprochées que ces derniers jours.

13h30

Premier spasfon de la journée. Nous sommes rentrés pour midi, avons avalé un rapide repas de restes du week-end, et Monsieur J est au lit depuis peu. Je m’installe devant l’ordinateur pour écrire un peu, mais régulièrement mes mains se posent sur mon ventre pour réaliser que ces sensations sont toujours là. Toujours proches, toujours pas de douleurs, on verra bien si aujourd’hui le médicament fera effet, et dans combien de temps…

14h30

Bon. En général, je laisse encore au moins une demie heure voire une heure au spasfon avant de décider qu’il ne fait aucun effet et de tester une autre méthode. Cette fois-ci, trop désireuse de connaître la fréquence réelle des contractions, je dégaîne mon portable et une application téléchargée il y a peu. C’est parti pour prendre la mesure : durée et écart.

15h00

Un peu moins de 4 minutes entre chaque, et une trentaine de secondes de durée. Une certaine tension me gagne, ainsi que de l’impatience. J’éteinds l’ordinateur et je débarrasse la table avant de m’installer avec les bonbons et des petits sachets à préparer. Je me lance dans la confection tout en continuant de noter les contractions. Rapidement, je suis obligée de me lever à chaque nouvelle tension, pour rester debout définitivement, pour trouver des positions qui me soulagent.

16h00

La douleur commence à s’insinuer doucement, mais je suis encore sur mes gardes. Pas envie de m’alarmer pour rien comme trois jours auparavant, à partir en catastrophe pour la maternité pour que les contractions s’arrêtent une fois là-bas. Je me sens étrangement sereine malgré la douleur. J’appelle mon loup tout de même pour le prévenir, en convenant de le rappeler une heure plus tard si l’intensité augmente. Ce ne sera pas son heure habituelle de départ du boulot, mais comme on est vendredi, il pourra toujours partir un peu plus tôt si besoin, sans que ça impacte son service.

17h00

Monsieur J est assis sur les tapis de bain, en train de siroter son biberon du goûter, pendant que je suis penchée au dessus du lavabo, appuyée sur le meuble, au téléphone avec papa loup, à m’interrompre à chaque nouvelle contraction. Prochain RER dans moins de 15 minutes, il pourra être là dans une grosse demie heure. Je l’informe que les contractions durent maintenant en moyenne une minute et sont espacées de moins de trois. Alors ça y est, c’est vraiment pour aujourd’hui… J’appelle ensuite mon père qui devait être disponible pour passer prendre Monsieur J et l’emmener chez lui en attendant que ma mère puisse venir tenir la maison. Manque de bol, il est en rendez-vous en urgence dans un autre département, et même si l’Île-de-France n’est pas si grande, il ne pourra pas être là avant au moins 3h. Coup de fil à maman, qui fait tout pour partir le plus vite possible mais qui n’aura un train qu’une heure plus tard. Dire qu’elle était avec nous ce week-end…

18h30

Problèmes de RER. Monsieur loup arrive enfin. Quelques minutes après nous descendons les quatre étages et rejoignons la voiture. Il me faudra deux pauses avant de m’y installer alors qu’elle est au pied de l’immeuble. A peine sortis de la résidence, un voyant s’allume : nous sommes sur la réserve, il va falloir faire le plein… Direction le centre commercial dans la direction opposée. Les contractions sont bien plus difficiles à gérer assise, et malgré les cours de sophro j’ai du mal à m’enfermer dans ma bulle et à ne pas entendre mes deux hommes râler.

19h15

Je suis installée en salle de consultation aux urgances maternité, après trois nouvelles pauses entre la sortie de la voiture sur le parking devant les portes et les couloirs qui m’ont semblé interminables. La douleur semble moins forte qu’en voiture, donc je gère mieux de nouveau. Chaque fin de contraction est une délivrance qui s’accompagne presque de plaisir qu’elle se soit arrêtée, ça rend tout plus facile ! Malgré une affreuse envie de faire pipi je n’arriverais jamais à remplir le petit gobelet pour les dernières analyses rapides. On passe donc à l’auscultation : je suis déjà à 5. C’est parti pour la salle de naissance.

20h30

Mon Loup me rejoint enfin en salle de naissance. Il était resté avec Monsieur J jusqu’à l’arrivée de maman qui est venue bravement le chercher jusqu’à l’hopital. J’ai eu un premier monito d’une petite trentaine de minutes et je ne suis déjà plus branchée, conformément à mes souhaits pour le projet de naissance. Comme je n’aurais pas de péridurale et que je veux rester mobile, on me fait changer de salle pour laisser celle-ci à une future maman qui a besoin de plus de médicalisation. Dommage, malgré les mauvais souvenirs qui l’habitent, c’est la pièce qui avait vu naitre Monsieur J. La nouvelle salle quant à elle est celle de la deuxième nuit à l’hopital, lors du dernier séjour, où j’avais reçu de fortes médications pour m’aider à gérer ce travail qui tardait à se lancer réellement. Avant de rejoindre cette dernière pièce, nous passons rapidement en chambre déposer mes affaires. Chambre double déjà partiellement occupée, par une maman qui a accouché le matin même d’un petit poids plume. C’est impressionnant de se retrouver face à un si petit bébé.

21h00

Nouveau contrôle du col. Je suis passée à six. Mon loup me regarde, un grand sourire aux lèvres, et me lance joyeusement que c’est pas mal 1 centimètre tous les deux heures, ça veut dire qu’il n’en reste que 8 à attendre ! Je crois que j’aurais pu le tuer sur le coup… mais c’est certainement cette tirade plutôt déplacée qui a eu un effet supplémentaire sur ma tête et mon corps. Malgré la douleur, je cherche à chaque nouvelle contractions les positions qui font appuyer le plus possible sur le col. J’alterne comme je peux la position debout, des étirements, puis sur le lit à genoux ou à quatres pattes… Mon loup m’accompagne dans la respiration et ça me permet de trouver un certain apaisement, quelque part.

21h30

Je m’effondre sur le lit, allongée sur le côté. L’intensité augmente en flèche à chaque contractions, et j’ai moins d’écart entre chaque que leur durée. Premiers cris, premières angoisses, qui font revenir la sage-femme. Elle profite que je suis allongée pour contrôler de nouveau le col, qui est passé à 7/8. Cette fois-ci, je serais incapable de me relever, même en restant sur le lit, alor j’adapte ma posture en basculant légèrement en avant. A peine la sage-femme ressortie, l’envie de pousser sur la toute fin des contractions se fait sentir, mais je ne veux pas rappeler le personnel tout de suite. J’ai peur d’être de nouveau « envahie » comme la dernière fois, je ne veux pas voir du monde dans la salle.

21h40

Après plusieurs minutes à suivre mes réponses négatives, mon loup décide de rappeler la sage-femme, qui arrive avec une puéricultrice. Elles resteront toutes les deux jusqu’à la fin, et seulement elles deux. Pas de nouvel examen du col, elles suivent mes sensations vu que j’ai envie de pousser tout le temps. Je n’arrive pas à me sentir à l’aise sur le côté alors je finis par me tourner sur le dos, au moment où la poche des eaux se rompt. Les pieds sur le matelas, les mains appuyées sur les cuisses et le dos rond, je continue de pousser. Y’a pas à dire, c’est tellement mieux sans les étriers… Les contractions sont interminables. Arrive le « cercle de feu » que je découvre cette fois-ci. Je n’ai pas eu du tout cette sensation pour Monsieur J. Pour tenter de sourire, je repense à la « grosse tête » annoncée par le doc lors de la dernière échographie. Ouais, je le sens bien passer le 95ème percentile, pas de problème !

22h00

Un premier cri. Notre fille est posée délicatement sur mon ventre, je ne peux pas m’empêcher de la serrer fort, en larmes, pendant que papa Loup coupe le cordon. Elle est enfin là. L’expression de son père me fait un instant oubier toute la douleur traversée ces dernières heures. Il a les larmes aux yeux et il sourit. Je ne l’ai jamais vu comme ça, vraiment.

Nous sommes restés deux heures en tout en salle de naissance après son arrivée, dont un peu moins d’une heure en tout seuls tous les trois, en plusieurs fois. Mais moins d’une demie heure après sa naissance, les réflexes archaïques se sont mis en marche et elle a trouvé le sein presque toute seule, alors que je me faisais submerger par l’émotion d’avoir le droit de vivre ce moment intense dont on m’avait privée à tort 20 mois plus tôt à la naissance de son frère. Ca m’a aidé à surmonter les douleurs et mauvaises nouvelles qui ont suivi, du moins jusqu’à la nuit suivante.

Les suites immédiates, ainsi que les 36h qui ont suivi, n’ont pas été vraiment marrantes, donc. Mais elles feront l’objet d’un autre récit. Ma fille va bien et n’a pas eu de problèmes depuis sa naissance, mais rien que l’idée, rien quà y repenser, les larmes montent bien trop vite.