Dépendante

Il m’a dit que j’étais dépendante. Et qu’il en avait assez.

J’ai cherché ce que ça pouvait bien vouloir dire.

J’ai pensé à ma famille, qui m’a entretenue quand j’ai perdu pied, mais pour qui je tenais la maison, faisais le ménage, les courses, la cuisine, y compris après que mon père soit parti du jour au lendemain de la maison. Père qui m’a demandé de le dépanner financièrement pendant des années par la suite. Qui a été en partie dépendant de moi, puisque nous avons été jusqu’à prendre un logement ensemble pour lui permettre de résorber ses problèmes d’argent.

Avant aujourd’hui, je n’avais jamais utilisé ce mot pour parler de mon père, ni de moi. Cette époque, j’en ai très peu parlé à mon compagnon, donc je me suis dit qu’il ne peut pas savoir à quel point je sais me débrouiller seule.

J’ai pensé au travail. J’ai pensé à tous ces dossiers abattus, tous ces dossiers cloturés, toute la mise en place des méthodes de travail instaurée, toutes ces recherches faites de mon propre chef puisque la plupart de mes collègues, présents depuis 15, 20 voire 30 ans pour certains, semblaient ne pas avoir cette capacité. J’ai pensé aux nombreuses fois où les chefs sont venus me voir plutôt qu’un N+2. A toutes ces instructions rédigées, à tous ces stages engloutis, à tous ces ateliers de réingénirie des processus organisés sur Paris. J’ai pensé à mes derniers mois de formation à l’autre bout de l’Île-de-France, tous les jours dans les transports.

Je lui en ai parlé, de tout ça. Peut-être pas assez. Peut-être qu’il ne se rend pas compte à quel point je sais me débrouiller seule dans ce cadre-là aussi.

J’ai continué à chercher ce que ça pouvait bien vouloir dire.

Oui, c’est vrai, je ne conduis pas, je refuse de m’y mettre, ça me fait peur. Donc pour les grosses courses, j’ai besoin de lui. Et puis j’ai besoin de lui pour aller visiter mes parents ou partir en vacances, dix fois dans l’année à tout casser, et il serait inconcevable pour moi de partir sans lui de toute façon. J’ai aussi pensé à toutes ces fois où je suis allée seule au centre commercial, à pied, y compris enceinte, juste parce qu’il n’y a pas de bus le week-end et que j’ai envie d’y faire un tour, à coup de 35 à 40 minutes par trajet.

Oui c’est vrai, cette grossesse est un nouveau bouleversement physiologique et me chamboule beaucoup. Alors quand monsieur J se salit et qu’il faut le laver, pliée en deux au dessus de la baignoire, et que j’ai l’impression que les robinets de ma vessie s’ouvrent en même temps que ceux de l’arrivée d’eau, je l’appelle à l’aide pour surveiller notre petit bonhomme pendant la demie-minute que je vais passer aux toilettes. Quand il faut faire deux voyages pour remonter les 4 étages de notre immeuble sans ascenseur en rentrant les courses, au lieu d’un seul auparavant, parce que j’ai du mal à porter à bout de bras les gros sacs, oui, souvent, c’est lui qui y va.

Oui c’est vrai je me plains parfois de n’avoir jamais aucune surprise de sa part. Mais quand je me « plains », je n’évoque pas les dizaines de fois ces dernières années où je l’ai invité au restaurant, au cinéma, où j’ai fait venir maman à la maison pour garder monsieur J pour qu’on puisse sortir, sans parler de toutes les surprises maison du petit repas tout prêt qui l’attend les soirs où il rentre tard, du cadeau glissé sous l’oreiller même quand il n’y a pas d’occasion spéciale…

Je ne fais rien de tout ça en attendant un retour ou une compensation. Je le fais de manière instinctive, parce que c’est normal… et puis…

Et puis j’ai pensé à la charge mentale, à la charge émotionnelle que je supporte dans notre foyer, que je subis de plus en plus. J’ai pensé qu’il n’a jamais pris aucune initiative en amont de la venue de notre fils, qu’il ne rédige jamais une liste de courses, qu’il ne lance pas de machine si on n’en a pas discuté auparavant, qu’il passe l’aspirateur une fois par mois quand je passe le balai 2 fois par jour et la serpillière une fois par semaine, qu’il ne change jamais les draps, qu’il ne cuisine ou ne réchauffe jamais aucun plat, qu’il me demande toujours ce que bébé doit manger, qu’il ne fait jamais le marché pour aller réapprovisionner les légumes ou les fruits, qu’il ne va jamais se promener seul avec notre fils, qu’il ne propose jamais d’aller voir sa famille ou la mienne, encore moins de juste les appeler pour donner des nouvelles. J’ai pensé qu’il ne prend jamais aucun rendez-vous administratif et ne s’occupe jamais d’aucune démarche, y compris celles qui le concernent lui uniquement, et que je le presse souvent pour obtenir des documents que lui seul peut demander. J’ai pensé que depuis 3 ans et demi, il n’a jamais une seule fois fait la caisse du chat.

Il m’a dit que j’étais dépendante. Et qu’il en avait assez. Et que ça le déprimait. Sur un ton qui ne laissait rien transparaître d’autre que les mots qu’il venait de prononcer. Il aurait pu dire sur le même ton qu’il avait l’impression que je ne l’aimais plus, qu’il était malheureux, qu’il avait besoin de changer d’air, ça aurait signifié la même chose.

Depuis, j’ai l’impression d’être un poids, et de le détester.

Moi qui pensais déjà ne jamais rien lui demander, même s’il y a quelques reproches de temps en temps, je n’arrive plus à dialoguer ces derniers jours.

 

Il y a une seule chose dont je suis bien sûre, c’est que même si les mots n’ont été posés il y a seulement quelques jours, il me le faisait sentir depuis bien longtemps, et cela cause un éloignement certains.

Cette chose dont je suis bien certaine concernant ma « dépendance », c’est de ne plus être dépendante de son amour.

Nouveaux pas, Nouvelle étape

Monsieur J a commencé à marcher. Après quelques pas hésitants, guidés par son papa, qui m’ont arraché de grosses larmes, il a passé une première semaine à essayer de se lâcher depuis les meubles, juste pour quelques pas. Puis il a marché vers sa Oma qu’il adore quand nous sommes allée la voir il y a une dizaine de jours, suite à quoi il a de nouveau passé la semaine dernière et une grande partie de celle-ci debout, à parcourir tout l’appartement en long et en large.

Parfois, il court, et tombe presque à chaque fois, mais la chute est maîtrisée. Poursuivre le chat est une activité trop importante pour la négliger, et seule une tape griffue finit par le dissuader. Il ne se démonte pas et recommence, toujours, et bien vite !

Il grimpe partout, y compris sur ses parents, installés sur le canapé ou à table. Ca énerve papa loup, mais ça fait sourire maman chat, qui trouve que, décidément, son bébé grandit trop vite.

Il y en a une autre qui donne l’impression de grandir trop vite, c’est la demoiselle encore bien au chaud. La semaine dernière, mon ventre a encore pris du volume en à peine quelques jours, après un petit mois stable. Cette nouvelle étape, l’entrée dans le sixième mois, a sonné le glas de nouveaux déchirements internes.

Les douleurs sont plus vives que jamais, plus importantes qu’à la précédente grossesse. Si le premier trajet matinal se passe sans encombres, approcher la fin de la matinée est synonyme de fatigue et d’élancements importants dans le bassin, et rentrer à la maison le soir est une épreuve.

Lundi, j’ai paniqué. J’ai frôlé la crise, mais j’étais bien entourée, et mes collègues ont su m’apaiser. La nouvelle étape dans la douleur : les contractions. Ce ne sont pas elles directement qui sont douloureuses, c’est le sentiment qu’elles ont d’abord entraîné. Je n’avais jamais senti une contraction le long de la précédente grossesse, et associé aux douleurs pelviennes, j’ai perdu pied. J’ai eu peur, plus que de raison. Bouger n’a rien fait, rien soulagé, et rester assise était encore pire. Ca m’a paru durer des heures et pourtant, ça n’a pas du s’étaler sur plus de quelques minutes. Pas de signes alarmants, une fois calmée, alors je ne suis finalement pas partie aux urgences comme je voulais le faire initialement.

Elles se renouvellent, quelques fois par jour. Je ne panique plus, mais je « subis ». J’ai de nouvelles questions à poser à la sage-femme que je revois dans deux jours. Chaque épisode semble rendre les douleurs de la journée plus fortes.

Au final, ce qui me fait surtout peur quand je prend le temps de poser mes réflexions, c’est de ne pas pouvoir savoir jusqu’où ça va aller. Je m’en voudrais tellement de gâcher nos vacances avec ça, ou de ne pas arriver à m’occuper seule de Monsieur J en attendant l’arrivée de sa petite soeur.

Mutation, Lacomme & Elle

Je n’écris plus beaucoup en ce moment, je n’ai pas de tas de choses à raconter, alors pourquoi ne pas tout regrouper ? Je pense que je serais plus active une fois en vacances, comme ma pause professionnelle va durer un bon moment, j’ai des projets pour notre petit chez nous.

La semaine passée, j’ai eu la confirmation de mon premier poste suite à ma formation. Je vais pouvoir travailler dans ma ville, à 10-15 minutes de la maison, soit dans la structure dans laquelle je me trouve actuellement en stage, soit une autre tout aussi près. Après 8 ans à travailler à plus ou moins 1h30 de chez mou et dépendante des transports, ça va me faire du bien d’être enfin posée.

Je profite déjà depuis deux mois de ce service qui ne tourne pas forcément très bien mais ou l’entente, l’entraide et la bonne humeur règnent !

La seule ombre au tableau, ce sont les douleurs causées par la grossesse. La dernière fois, elles avaient commencé vers 5 mois, mais pour cette fois, elles ont du se dire qu’un mois de rab ne serait pas de trop !

Il y a quelques mois, j’avais mis un nom sur le souvenir de ces douleurs grâce à Pénélope en entendant parler pour la première fois du syndrome de Lacomme. Pas un des nombreux professionnels de santé vus lors de ma grossesse n’avait diagnostiqué ça. Ces dernières semaines, je me suis même demandé si ce syndrome n’est pas également responsable dans les douleurs ressentie pendant le travail de l’accouchement. Heureusement, elles sont parties avec la délivrance.

Depuis une petite dizaine de jours, ces douleurs s’intensifient chaque jour. Toute station prolongée, quelle qu’elle soit, pose problème dès qu’il faut enchaîner sur un déplacement. L’impression que le bas ventre se déchire, voire la zone du périnée. Ce n’est pas constant, mais le temps et l’attention que me demande le boulot doit y être pour beaucoup !

Enfin, ça ne me met pas encore dans le même état que la dernière fois. J’espère que ça n’ira pas plus loin, quitte à ce que ça dure jusqu’au bout de la grossesse.

Pour finir aujourd’hui, j’avais envie de vous parler d’elle. Elle, c’est le secret que nous avons découvert hier lors de l’échographie du deuxième trimestre. C’est donc une petite fille qui viendra agrandir notre famille en novembre. Elle est parfaite d’après le médecin, mesures au top, et de très beaux clichés dans le compte rendu d’échographie, dont un de son visage de face, et de cette bouche qui a déjà l’air magnifiquement dessinée.

Nous sommes aux anges, mais tout autant que si ça avait été un garçon, aucun de nous deux n’avait de préférence.

Je me sens plus sereine depuis que cette échographie est passée. Je ne sais pas si c’est le compte rendu parfait ou cette belle photo de son visage, mais ça a été un déclic. La nuit d’avant avait été affreusement courte et mouvementée, mais je me rattrape déjà.

15 & 4

Aujourd’hui, bébé J, ou plutôt Monsieur J comme il faudrait que je m’habitude à l’appeler, fête ses 15 mois. 15 mois de questions et de doute, de peur de ne jamais y arriver, mais de tant de découvertes et de moments magiques !

En ce moment, c’est en dehors de la maison que nous sommes au mieux, lui et moi. Lui et son père aussi d’ailleurs, même si Monsieur Loup a du mal à ne pas sur-réagir la plupart du temps. C’est dehors qu’il évolue, quand il a envie de tout regarder, de tout toucher, de tout goûter aussi ! Pas un seul des aliments qui passent sur la table ne lui échappe, et pour notre plus grand plaisir, il a l’air de tout aimer, même ma cuisine maison parfois râtée comme mes cookies d’hier.

Aujourd’hui, ce sont les 4 mois de la grossesse, l’entrée dans le 5ème mois.. Bientôt la moitié, et la fatigue se fait de plus en plus pesante, surtout à la maison. Curieusement, bien que toujours malade, après une première journée de prise au boulot, ça va mieux. Je sais que je serais épuisée aux alentours de 20h, mais j’ai l’esprit occupé par la surcharge professionnelle et quelque part, ça me détend.

La dernière fois, à 4 mois pleins, je sentais pour la première fois ces grosses bulles, les mouvements de bébé. Cette fois, la première sensation remonte à au moins 3 semaines et maintenant, quand je suis détendue et quasi allongée, je sens bien les coups.

J’ai ressorti la seule photo de mon ventre que j’avais prise la dernière fois, à 7 mois tout pile. Je suis bien obligée de constater qu’aujourd’hui, bien qu’avec 3 mois de moins, j’ai à peine moins de ventre.

Pourtant, j’ai toujours autant de mal à en profiter. Hier, en allant acheter de nouveaux soutien-gorge (je n’ai jamais autant galéré!) j’ai été très gênée de me rendre compte, après intervention de le vendeuse pour trouver quelque chose qui me convenait vraiment, que ma silhouette se redessinait complètement. J’avais juste envie de me cacher. Je continue à mettre des tuniques, des choses larges, des choses trop grandes, des choses de ma « vie d’avant ».

Malgré un beau « bébé » à la maison et un deuxième en préparation, j’ai du mal à réaliser et à savourer complètement, malgré les bons moments, je continue à m’enfermer régulièrement, au propre comme au figuré.

A l’arrêt

A l’arrêt à la maison. Toute la journée, à part quelques sorties obligatoires.

A l’arrêt sans rien faire, ou presque. Et pourtant, pas envie d’échanger. Pas envie d’appeler, pas envie d’écrire, pas envie d’envoyer un sms ou un mail, pourtant j’ai du retard à rattraper.

A l’arrêt dans mes réflexions. Ou pas. En réalité, j’aurais bien aimé. Que mon cerveau se mette sur pause pour compenser ce corps qui n’en peut plus, mais ce n’est apparemment pas comme ça que ça fonctionne. Que cette tête qui ne veut pas guérir ne m’empêche au minimum pas de dormir et de manger. C’est trop demandé, apparemment.

A l’arrêt depuis une semaine donc, une semaine à la maison et pas en stage comme prévu. Une semaine à s’occuper – un peu – de la maison, de bébé J, mais surtout de notre organisation future.

A l’arrêt, c’est ce qui m’attend dans deux mois. La décision est prise, après consultations compulsives du moindre élément, comparaisons diverses, épluchage du contrat de prêt de notre habitation. Environ un an à la maison, c’est ce que je prévois. Je ne sais pas si cette nouvelle grossesse et ce nouvel enfant vont guérir mes peurs et mes problèmes relationnels qui refont violemment surface en ce moment, mais je me sens prête à passer du temps seule avec eux, ce qui ne m’aurait jamais effleuré l’esprit pour bébé J. C’est même plutôt un besoin viscéral qui s’exprime par ce choix.

A l’arrêt pourtant, dans de nombreuses autres réflexions. J’ai curieusement peur de préparer l’arrivée de ce bébé, même s’il est encore temps de s’y faire, je n’ai pas cette envie d’anticiper que j’ai eu très tôt la dernière fois. J’aimerais dire que je laisse couler, mais ce n’est pas ça non plus. Bloquée, mais pas trop. Pas sur tout.

A l’arrêt… mais pas tant que ça.

une autre personne – Part of Me

Voilà une chanson qui me parle en ce moment. Pour les personnes qui comprennent l’anglais, je vous mets les paroles. Notre langue me semble bien pauvre face aux mots magnifiques choisis par cet homme formidable que j’ai eu la chance de rencontrer lors de son passage à Paris l’automne dernier.

Ces mots me touchent particulièrement… Enjoy…

By the mill on the ‘Wey’ Canal

We had shouted and run about

And though your laughter echoed out

The sun came up and you weren’t around

Decades pass but you still belong

Still the memory of you goes on

And though my life had just begun

You were destined not to come

Though I find it hard to say

But part of me was lost that day

You’re my son and will always be

You’re the reason that I must see

I hope your dreams reach out for me

When I look I just have to weep

Are you parted from what you want?

Are you stumbling where once you’d run?

And never know where you belong?

Or understand where you’re coming from

Though I find it hard to say

But part of me was lost that day

I was tired beyond belief

Reached out just to search for peace

And breathe the water of the deep

Still my body could not find sleep

When the laughter it seems all wrong

When the sunshine becomes too strong

And oh the pain that still goes on

Plentiful for everyone

Though I find it hard to say

But part of me was lost that day

Is this torment we should not have?

Is this grief that is not of man?

And still our lives seem out of hand

One day will we understand?

If we learn from the days that pass

If we learnt, would we ever ask?

And can it truly control us?

Should we fear what we haven’t lost?

Though I find it hard to say

But part of me was made that way

 

une autre personne (2)

J’ai l’impression de changer, en ce moment.

Il y a eu de nombreux évènements qui m’ont marqués dans ma vie – comme n’importe qui – mais je n’ai jamais eu l’impression qu’ils aient eu tous autant d’impact. Surtout, ils ne m’ont pas tous faits avancer de la même manière, et jamais, suite à ça, je ne me suis dit que j’étais différente, que je me sentais changée, transformée, une autre personne.

Aujourd’hui, pour écrire à la suite du précédent post (qui ne devait être qu’en une partie à l’origine), j’ai envie de parler de la douleur. Enfin, pas cette douleur intérieure qui prend aux tripes à l’évocation d’un souvenir intense, mais la douleur d’un instant, physique ou non, mais qui frappe avec une réelle violence.

 

Il y a eu l’opération du dos. Programmée, après de nombreux examens, une décision difficile à prendre, il parait, mais qu’on a prise à ma place, pour mon bien. Pas ma première opération, pas ma première anesthésie générale, mais des douleurs difficilement gérables pour une ado. Le réveil a été difficile, sous le regard de mes parents qui avaient été autorisés à me rejoindre après la sortie du bloc. Difficile car encore sous le coup de l’anesthésie, et l’estomac complètement en vrac pendant plusieurs jours. Mais il y a eu ce drain, le long de la colonne, qui s’est arrêté de fonctionner, et qu’il a bien fallu remettre en route. J’ai cru ressentir la pire douleur de ma vie, mais elle n’était rien comparée à celle vécue une des nuits suivantes.

C’était comme un rêve éveillé. Ou plutôt, comme un cauchemar éveillé. Tout semblait réel autour de moi, même les voix qui parlaient autour, alors que j’étais seule dans cette chambre, la porte fermée. J’avais l’impression d’être figée, enfermée dans mon corps, mais je n’avais pas mal. En émergeant du sommeil, mon premier réflexe a été de me redresser, et je n’ai rien ressenti sur le coup. Je pense que c’est la fenêtre face à moi, et surtout la vue vertigineuse qu’offrait l’étage qui m’ont réellement réveillée (6ème étage, quelque chose comme ça, j’avoue que je ne me souviens plus bien). La douleur s’est réveillée en même temps que ma conscience. Bien que le osuvenir s’efface peu à peu, je me demande comment j’ai pu ne pas hurler à ce moment là, et trouver la force de me rallonger par moi-même. Déchirée en deux, comme si quelqu’un m’arrachait le dos, les mains plongées dans la cicatrice. Ce sont les mots que j’ai eu envie de mettre sur cette sensation à l’époque.

J’ai eu mal, mais comme j’ai compris plus tard que ce qui m’étais arrivé cette nuit là n’était pas entièrement du à mon opération (paralysie du sommeil, j’en repalerai peut-être un autre jour), la douleur ressentie alors n’est pas restée un choc. Elle ne m’a pas changée. Je l’ai presque oubliée.

Il y a eu la fausse couche. Je ne saurais pas dire si j’ai souffert physiquement pendant les saignements. Il me semble me souvenir que ça équivalait à mes douleurs de règles, à peine plus peut-être. Non, ce qui a fait mal, c’est la première douleur, la veille des premiers saignements, environ 24h avant. Une sensation d’être déchirée de l’intérieur. Une douleur très brève, qui s’est ensuite diffusée dans le dos par une chaleur désagréable. C’était l’heure du coucher et je n’ai pas eu de mal à m’endormir. La nuit passée, tout allait bien. Les saignements ont commencé le lendemain soir, et ce que je prenais pour de banales règles s’est avéré être, après quelques examens demandés à plus deux semaines de saignements, une fausse couche spontannée. Le suivi a été léger, deux échographies à une semaine d’intervalle, puis seulement des prises de sang. Tout partait tranquillement, « j’ai eu de la chance ».

Encore une fois, c’est la douleur du souvenir de cet échec et de la durée de la surveillance médicale qui me font souffrir, pas la fausse couche en elle-même. Elle vient juste de ces pensées qui s’orientent parfois sur cet être qui aurait pu exister et que je ne connaitrai jamais. Je sais que je n’oublierai jamais cet épisode, qu’il me rendra triste toute ma vie quand j’y repenserai, mais je ne me suis pas sentie changée.

Il y a eu l’accouchement, et la grossesse, avant. Ces douleurs dont on vous rabache qu’elles sont normales, assorties des petites phrases qui vont bien, « la grossesse n’est pas une maladie », « la grossesse n’est pas un handicap », « les femmes sont nées pour souffrir », etc… C’est la plupart du temps pliée en deux que j’ai passé la moitié de ma grossesse, après avoir gâché le premier trimestre de pensées sombres de la peur de le perdre. J’ai fini par dire que je n’avais pas aimé être enceinte, et je ne sais même plus si c’est vrai, au final. Mais encore une fois, ces douleurs que je rédécouvre sous un autre angle aujourd’hui ne m’ont pas marquées au-delà de l’envie de clamer et défendre que, non, ce n’était pas normal. L’accouchement non plus ne m’a pas laissé de choc, malgré une quarantaine d’heures de travail sans péridurale et la certitude, une fois que bébé J était arrivé parmi nous, que je ne pourrais plus jamais subir ça, que je n’en aurais pas la force, physiquement et psychologiquement.

Aujourd’hui, j’ai ressasé puis étudié mes souvenirs à ce sujet, et je sais que j’ai de nouvelles clefs pour ne pas être exposée à ça de nouveau. Je sais que je suis capable de ne plus me laisser manipuler, de ne plus subir, et que l’expérience parle et me permettre de vivre ce nouveau moment d’une manière bien différente du précédent.

 

J’aurais pu me sentir changée après avoir éprouvé ces douleurs, mais ce ne sont pas ces douleurs qui m’ont marquée au point de me transformer aujourd’hui.

La douleur qui m’a touchée pendant des années, et qui me donne l’impression de ne m’impacter qu’aujourd’hui, c’est la douleur quotidienne. Je ne pourrais pas dire que j’étais un enfant battu, ni que mes parents étaient violents, ces mots ne franchiront jamais mes lèvres. Pourtant, ne dit-on pas d’une personne qui boit un verre de vin à chaque repas, et qui ne peut pas faire autrement, pour qui c’est une réaction normale, habituelle et spontanée, qu’elle est alcoolique ? Après quelques difficultés à se faire entendre, la douleur était souvent la réponse catégorique imposée par mes parents.

Comme de trop nombreuses personnes, j’ai été conditionnée à penser que c’était normal d’être traitée comme ça. Et puis, il n’y avait pas que moi, mes petits frères y avaient droit aussi. Et de nombreux amis, presque tous d’ailleurs.

J’ai honte aujourd’hui de penser que j’ai fait partie de ceux qui ont pu dire « j’en ai reçu, et j’en suis pas morte ».

Certes. Merci pour l’évidence. Si j’en étais morte, je ne serais pas là pour le dire. Ca ne veut pas dire que je n’en ai pas souffert, même si ce n’est pas non plus ce que je répondais à l’époque, même si je le dis sans me cacher maintenant.

A vrai dire, je n’y pensais plus. Je savais, au fond de moi, que quand j’aurais des enfants, jamais ils ne connaitraient de violence physique de ma part. Je n’avais même pas besoin d’y réfléchir, malgré mon conditionnement d’enfance, ça me paraissait évident. Pourquoi évident ? Je n’arrivais pas à le dire. Je n’ai pas su m’exprimer à ce sujet pendant de nombreuses années.

Aujourd’hui, bébé J exaspère souvent son papa, et son papa crie. Il va parfois jusqu’à lui hurler dessus, jusqu’à lever la main, même s’il ne l’abat pas. Parfois, ses mots sont très durs. Souvent, ils sont injustes. Dans ces moments là, j’ai l’impression de sentir la main s’abattre sur ma joue, sur mon bras, dans mon dos… Quand il hurle après notre bébé comme ça arrive parfois, je n’entends pas sa voix mais celle de mon père, et j’ai juste envie de m’enfuir, trouver un trou et m’y terrer jusqu’à n’avoir plus mal.

Quand je vois la douleur dans son regard, les larmes qui perlent dans ses yeux, j’ai l’impression de me voir moi, toute mon enfance, toute mon adolescence, exprimer cette angoisse, cette peine, cette incompréhension…

Je me rends enfin compte, je sais enfin metre des mots sur cette douleur qui m’a habitée longtemps et qui se réveille depuis quelques semaines. Je sais que peu de choses me font autant souffrir, et que mon homme, très fermé à ce sujet, n’est pas près de changer son mode de pensées, malgré le mal que ça nous fait à tous les deux, et, forcément, à tous les trois.

La voilà, la douleur qui marque et qui change. Longtemps, j’ai clamé que ça n’avait pas eu d’impact. Aujourd’hui, voir des gens frapper leur enfant dans la rue me donne envie de hurler, de me jeter sur eux, de les attraper et de leur raconter ce qui peut attendre leur enfant s’ils continuent. Car aujourd’hui cette souffrance n’est plus tapie et elle prend régulièrement le dessus, allant même jusqu’à me faire me comporter violemment à mon tour.

Elle m’a transformée. Elle me fait devenir, petit à petit, une autre personne.

J’aurais encore tant de choses à dire… comme hier, les larmes prennent le dessus, et je n’arrive plus à m’exprimer sans me reprendre dix fois pour une même phrase… la suite un autre jour.